LETTRE DE BALTHAZAR (56)
de L’Estaque (Marseille) aux Sanguinaires
du Samedi 23 Mai au Mercredi 27 Mai 2015
Lundi 25 mai 2015. 10h. Petit vent de SW force 3. Ciel bleu, mer peu agitée.
Le grand (160m²) gennaker vient de prendre le relais du génois. En doublant la surface du génois devenue insuffisante par ce petit temps BALTHAZAR file légèrement gîté à 7 nœuds sur le fond et flirte avec les 8nds plus lorsque la petite brise monte par moments vers 12nds. Allure royale du petit largue.
Cap vers la Corse en route directe, c’est les vacances et le pied.
Balthazar a repris sa route après un hivernage agréable dans le Vieux Port de Marseille agrémenté de quelques sorties dans les très beaux sites des calanques et des îles d’Hyères. Caréné de frais à l’Estaque, bien préparé, lavé et astiqué il est heureux avec son capitaine de s’ébrouer et de reprendre la route.
Pendant nos travaux de préparation à l’Estaque Jean, mon beau-frère et son épouse, Evelyne, étaient venus passer deux jours avec nous. Jean m’expliquait alors que cette maison isolée, étroite et haute, construite au milieu d’une ancienne carrière dominant le port de plaisance de l’Estaque (Port Corbières), maison qui aurait certainement inspiré Hitchcock et ses suspens poignants, était l’ancien laboratoire de chimie de la société Kulhmann. C’est là, alors étudiant à l’Ecole de Chimie de Marseille, qu’il était venu faire un premier stage. Légèrement ému par ce souvenir et plus encore en évoquant avec Evelyne, marseillaise, également ingénieur chimiste qu’il a rencontrée à cette école, leurs souvenirs lorsque celle-ci venait le rejoindre sur la très jolie petite plage jouxtant le port et le tunnel du Rove. Cet endroit charmant a inspiré par sa lumière et ses couleurs beaucoup de peintres célèbres, notamment Cézanne, Van Gogh, Signac et Modigliani. En enjambant par la route un petit vallon boisé au bord de la mer on arrive d’ailleurs à un ancien fortin au milieu des cystes et des pins, dont l’esplanade offre un panorama superbe sur la rade de Marseille qu’il défendait. Transformé en modeste musée Modigliani il présente quelques toiles du grand peintre marseillais évoquant cette époque.
Cette année c’est sur les traces d’Ulysse que nous nous dirigeons ; mer Tyrrhénienne, détroit de Messine, mers Ionienne et Adriatique, canal de Corinthe (non Ulysse n’est pas passé par là !), mer Egée sont au programme.
La côte provençale s’est estompée au loin et déjà la moitié de cette petite traversée des Embiez à la baie de Girolata (135 milles), notre prochain lieu d’atterrissage sur la côte corse, est avalée.
Samedi matin avait eu lieu le traditionnel marché monstre des départs en croisière pour remplir les coffres de nourritures et de boissons (par exemple 60 pots de confiture Bonne Maman sont embarqués puisque l’on ne trouve que très rarement de bonnes confitures en dehors de notre douce France. J’espère trouver quand même d’excellentes confitures de figues en Corse, Grèce ou Sicile). Après le rangement de ce stock (4 mois de denrées sèches), plein d’eau, déjeuner rapide à bord, l’appareillage avait enfin pu avoir lieu vers 17h par beau temps.
Je ne pouvais évidemment pas quitter cette splendide rade de Marseille sans encore une fois aller saluer à Endoume, tout près des rochers d’où gamin je plongeais dans l’eau, la maison de mon enfance où je suis né. On n’oublie jamais ses lieux et souvenirs d’enfance. Manuela, une belle et sympathique femme brune, amie de Philippe, habitant à la Pointe Rouge, qui était venue dîner avec nous dans un petit restaurant sympathique de l’Estaque la veille du départ, m’a appris au passage que l’origine du nom Endoume provient de dôme ou sommet de colline sur laquelle est juchée effectivement l’église St Eugène, cette église dont on repère depuis la rade (la pointe d’Endoume commande la rade de Marseille, face au château d’If et aux îles du Frioul) ou depuis Notre Dame de La Garde le clocher très pointu se dressant dans le ciel. Pour monter à cette église depuis notre maison au bord de l’eau, face au marégraphe sur la Corniche donnant le zéro d’origine des altitudes reportées sur les cartes françaises, il nous fallait gravir en effet de raides et étroites traverses depuis la rue (c’est une étroite ruelle) des Braves sur laquelle donnait le côté jardin de notre maison, la façade principale donnant directement sur une terrasse dominant le chemin de ronde et les rochers face à la mer. Dans les grandes tempêtes de SE les vagues escaladaient les rochers et venaient couvrir d’embruns notre terrasse. Quand la mer simplement travaillait le bruit du ressac berçait notre sommeil. Souvenirs, souvenirs, un verre de rhum….
Dans ce même restaurant de l’Estaque je devisais d’ailleurs avec le sympathique serveur à la faconde bien marseillaise soulignée par l’assent à couper au couteau ; ses parents avaient été gardiens du phare du Planier, grand phare d’atterrissage construit sur des récifs au large de la rade, et lui-même était né et avait vécu sur les îles du Frioul, un voisin d’Endoume Vé !
Petite étape de Marseille à Cassis en visitant au passage les calanques, notamment Sormiou et En Vau, montrant de près à l’équipage les nombreuses parois de calcaire que j‘ai escaladées et que je continue à parcourir de temps à autre au cours de mes escapades dans le midi.
Samedi soir nous prenions un coffre dans la jolie petite calanque de Port-Miou, (Port meilleur du temps des Romains) sous les pins et dans une eau transparente, au pied de la maison de Claude qui embarquera demain matin. Dimanche matin Boulégan (c’est son surnom ; dans le midi un boulégan est une personne toujours agitée, qui boulègue quoi) il est arrivé rapidement tout seul accompagné seulement de ses 84 printemps sur son voilier s’appelant évidemment Boulegan, basé là, pour embarquer l’équipage et l’emmener au petit port adorable de Cassis, juste à côté, Balthazar étant trop gros pour s’y glisser au milieu de ses quais et pontons envahis par les barques multicolores.
A Marseille on appelle bettes ces jolis petit bateaux à fond plat, pointus, aux deux extrémités. Ce sont des embarcations rustiques, légères, rapides et maniables. Elles étaient propulsées par des voiles latines colorées. Mais leur stabilité latérale sous voiles était faible. Sur l’étang de Berre et de Vacarés, en Camargue, on les appelait pour cela les nega-chin, ce qui signifie en provençal « qui noie les chiens », sur l’étang de Thau les « nega-fol ». Elles ont pour la plupart à leur proue le symbole phallique qui fend la mer, discret quand même, mais aux bijoux de famille colorés.
A la messe de Pentecôte à laquelle Anne-Marie s’était rendue j’avais le bonheur d’embrasser à la sortie ma grande sœur Juju, toujours alerte, si délicieuse et attentionnée aux autres. Elle a le bonheur d’habiter ici, entourée de beaucoup de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants.
Dimanche 24 Mai. 15h. A larguer les amarres après, pour moi, être allé remonter la pente rocailleuse et couverte de pins pour aller embrasser Dadou, la femme remarquable de Claude, médecin et ayant grimpé en tête des voies d’escalades difficiles dans sa jeunesse, habile à canaliser avec finesse les débordements de Boulégan . Immobilisée sur une chaise longue dans le patio ensoleillé de sa maison. elle fait de la rééducation pour se remettre d’une récente implantation chirurgicale d’une prothèse de genoux. Brigitte, sa fille que j’ai eue le plaisir de revoir à cette occasion, est venue s’occuper d’elle dans les prochaines semaines.
Balthazar longe par un beau temps très légèrement voilé et peu de vent le cap Canaille, autrement appelé les falaises Soubeyrannes, plus hautes falaises de France dominant la mer entre Cassis, à une extrémité, et le bec de l’Aigle qui ferme la baie de la Ciotat à leur autre extrémité. Leurs hautes parois rouges et ocres s’enflamment au couchant dans une profusion de couleurs flamboyantes, dominant la mer de leurs 394m au point le plus élevé. Elles forment, avec la baie de Cassis et les calanques, le panorama magnifique dont on jouit depuis la terrasse de la superbe propriété, Villa Mare, entourée de vignes, où ont le bonheur d’habiter ma sœur et sa famille Siffrein-Blanc. Son mari Michel, qui nous a malheureusement quitté il y deux ans, garçon très bon et très industrieux, très habile avec ses mains, avec qui nous faisions notamment des parties de pétanque acharnées, y était très profondément attaché comme son père avant lui, et la soignait avec passion. Thierry, l’un de ses fils, a repris avec l’énergie et l’enthousiasme qui le caractérise, le flambeau et tout est impeccable.
Après avoir dépassé la Ciotat Balthazar double le cap Escampo Barriou ; en Provençal, là où on perd les barils. C’était à son abri, dans la jolie baie de Sanary et la rade du Brusc que les tartanes chargées de barils de vin ou d’huile d’olive, surprises et malmenées par un coup de Mistral où, pire, de vent d’Est, (dans ce cas c’est le Cap Sicié qui la protège à l’Est), venaient s’abriter, bon abri connu depuis le temps des Grecs puis des Romains.
A peine les amarres tournées au port St Pierre, dans l’île des Embiez qui complète la protection de la rade du Brusc par le Sud (l’île étant rattachée à la terre par un isthme couvert de très peu d’eau), Brigitte, sœur fort sympathique de Nicole et Alain son grand mari et prochain nouvel équipier de Balthazar (il embarquera à Bonifacio) arrivent du Brusc où ils ont un appartement. Attachés au Brusc et à l’île des Embiez Alain a son voilier basé ici, à quelques pontons de Balthazar. André descendu pour l’occasion de la Bartavelle arrive à la navette suivante et un apéritif dînatoire réunit cette joyeuse compagnie à bord, arrosé de Ti’Punch ou pastis et, évidemment, de rosé des Embiez.
On ne peut pas faire escale aux Embiez sans évoquer la mémoire du personnage hors du commun que fut Paul Ricard. Né à Marseille d’un père marchand de vins il mit au point dans son laboratoire de fortune doté d’un alambic, alors qu’une loi dans les années 20 venait d’interdire l’absinthe qui faisait alors des ravages, et que les ersatz (cressonnée, amourette…) n’étaient pas fameux un mélange à base d’anis étoilé et d’anis vert teinté d’une pointe de réglisse. En douce car la loi interdit alors les boisons très alcoolisées. Mais Paul Ricard, après un intense travail de lobbying réussit en 1932 à faire autoriser les boissons anisées à 40°, le pastis quoi. Sa recette originale au point il lance avec un sens de la distribution et de la pub remarquable son affaire avec le slogan « Ricard, le vrai pastis de Marseille ». C’est la première fois que le mot pastis, mot occitan signifiant situation trouble ou mélange à Marseille, apparaît sur l’étiquette d’un apéritif anisé. En huit mois il réussit à vendre 250.000 bouteilles ! En peu de temps il dépasse Pernod qui n’a pas vu venir le coup de marketing d’associer la boisson à Marseille et à la Provence. Il conquiert ensuite Lyon et Paris. Sa saga marseillaise est lancée. Bien sûr il sponsorise la caravane du Tour de France, mais fait aussi des coups de pub exceptionnels. Trois exemples : avec Charles Pasqua, alors Directeur national de ses ventes, et avec l’appui du journal La Marseillaise, il crée Le Mondial La Marseillaise de pétanque, célèbre chez les boulistes du monde entier (les japonais notamment y envoient parait-il des délégations redoutables). Paris, 1956, les livreurs de la capitale sont bloqués, pris dans la pénurie d’essence liée à l’embargo sur le pétrole mis en place à l’encontre de la France par les américains et les Russes qui n’avaient pas apprécié que les deux petits de Yalta, les français et les anglais, expédient sans leur autorisation en Egypte les paras pour s’emparer du canal de Suez que Nasser venait de nationaliser. Et bien Paris manquera quelques semaines de beaucoup de denrées mais pas de pastis ! Paul Ricard y arrive à la tête d’une caravane de chameaux « la caravane de la soif » chargée de bouteilles de pastis qui sont livrées dans les bistrots de la capitale. Mais le sommet dans ce domaine est atteint en 1961 avec le voyage à Rome et l’entretien avec Jean XXIII que Paul Ricard avait connu en Camargue alors qu’il n’était que Monseigneur Roncalli, nonce apostolique en France. Oyez braves gens : Paul Ricard affrète trois (pas moinsse) trains de wagons-lits aux couleurs de Ricard, convergeant de Paris, Lyon et Marseille à Vintimille, 1200 personnes, trente chevaux de Camargue et un agneau blanc. « Aussitôt débarqués, nous nous formâmes en procession derrière les tambourinaïres, en blanc et taïole et les Arlésiennes costumées en croupe derrière leurs gardians trident en mains. Nous débouchâmes sur la Place St Pierre après un défilé triomphal » nous raconte Paul Ricard. Et le but est atteint : la délégation, et donc le Pastis, est béni par le Pape. Tous les détails avaient été mis au point par lui-même avec un grand sens de la théâtralité mais aussi de l’efficacité. Mécène du sport (voile avec Alain Colas et Eric Tabarly, Formule I avec la réalisation du fameux circuit du Castellet racheté depuis par le célèbre Bernie Ecclestone qui en a fait un circuit de tests ultramoderne, tauromachie, …), des peintres (sponsoring de jeunes artistes de talent) du cinéma, et des scientifiques (il finance les travaux d’Alain Bombard et crée aux Embiez un laboratoire de recherche océanographique). Son fils Patrick, que j’ai connu, a réussi, après la fusion de Pernod et Ricard, à hisser l’entreprise Marseillaise au rang du deuxième groupe mondial de vins et spiritueux produisant, négociant et distribuant à travers le monde une liste incroyable de boissons en tous genres, les whiskys y étant très bien placés. Saluons donc la mémoire de ce personnage hors pair, enterré ici dans l’île des Embiez qu’il avait achetée, face à la mer. Sa chère goélette « Garlaban » est toujours là, entretenue, qui tire tristement sur ses amarres, au quai d’honneur, juste en face de nous en attendant son capitaine qui ne reviendra pas.
Mais revenons après ce retour en arrière à notre traversée délicieuse sous gennaker ce Lundi 25 Mai. Repas du déjeuner pris confortablement dans le carré, le capitaine ayant choqué un peu les écoutes pour réduire encore la gîte modérée par ce vent faible durant ce moment de détente. Le temps est toujours superbe.
Au loin deux jets bien verticaux révèlent la présence habituelle dans cette zone du sanctuaire Pelagos de rorquals communs, ces géants des mers qui atteignent une longueur de 22m et déplacent 70 tonnes.
Ce matin c’était l’appareillage à 1h de St Pierre des Embiez. J’aime ces départs en silence dans le creux de la nuit. Alors que nous doublons le Cap Sicié, scrutant par moment la nuit noire avec le radar pour détecter d’éventuels petits bateaux de pêche peu ou pas éclairés, tiens en voilà un à un demi mille à 2h que nos yeux n’avaient pas repéré, je réalise l’absence anormale de traces AIS sur l’écran alors qu’un gros navire de commerce nous croisent silencieusement sur notre tribord. Comment cela se fait-il ? L’examen des loupiotes de l’équipement montre qu’il est bien alimenté mais qu’il ne peut pas émettre. Il me revient alors que j’avais basculé sur ON il y a quelques semaines le gros interrupteur de la fonction Silence AIS que j’avais trouvé pendant l’intervention de JP pour mettre au point la chaîne de mesures EOLE (nous en parlerons plus loin) sur la position OFF croyant qu’il y avait eu un basculement accidentel au cours de cette intervention. J’ai fait installer cette fonction silence pour appliquer la stratégie du chat noir dans la nuit noire, tous feux et lumières éteintes, toutes émissions coupées, que j’utilise pour franchir les zones connues comme exposées à des attaques éventuelles de pirates (ce fut le cas dans les zones où plusieurs incidents se sont produits, au large du Cap Frio, au Nord de Rio de Janeiro, en descendant vers la Terre de Feu ainsi qu’au large du Surinam et du Vénézuela en remontant de Kourou vers les Caraïbes) ; il vaut mieux en effet dans ces cas là remplacer le « coucou je suis là » de notre émetteur AIS par le silence. Sur le boîtier correspondant Stéphane, l’excellent électronicien de Pochon (La Rochelle), qui a fait toute l’installation de l’électronique de Balthazar, a marqué au feutre « Fonction Silence AIS, position ON, position OFF ». Il fallait lire qu’en position ON c’est la fonction Silence qui est sur ON et donc l’AIS est OFF, et vice versa pour l’autre position ! Il suffit de s’en rappeler….Le piège !
A sa défense il s’agit bien d’une fonction Silence car l’équipement reste sous tension, prêt à émettre et recevoir dès qu’on le libère. Dans les remises en route il y a toujours des surprises.
18h55. Le gennaker nous a superbement tiré toute la journée en route directe. La visibilité est bonne et les escarpements rougeâtres de la réserve naturelle de Scandola se distinguent bien maintenant au couchant, à une dizaine de milles droit devant. L’île Gargalo, les hautes parois rocheuses, les pointes déchiquetées sont d’une grande beauté. Quel plus sauvage et plus beau point d’atterrissage choisir sur l’île de Beauté ? Le jour tombe à l’entrée dans le golfe de Girolata, défendue au Nord par la pointe Rossa et Scandola. Une houle souligne en venant s’y briser les hauts fonds qui débordent ces pointes, houle venant tout droit du Golfe du Lion où règne un solide Mistral en ce moment. Au fond du golfe nous pénétrons de nuit maintenant dans l’anse de Girolata où seuls quelques voiliers tirent sur leur coffre. Mouille! l’ancre plonge en avant de la zone encombrée de coffres que nous dédaignons.
Mardi 26 Mai.
Réveil par un temps superbe au sein d’un site exceptionnel (envahi de bateaux l’été nous n’avions jamais eu envie de nous y entasser dans un méli-mélo d’ancres et de chaînes et nous avions toujours passé notre chemin pendant les vacances de Juillet ou Août de notre époque laborieuse). Sur la petite pointe qui abrite l’anse un fort ancien avec créneaux et mâchicoulis monte encore la garde, mais il est en ruine et ses soldats se sont enfuis. Sur la plage des vaches se reposent placidement devant les constructions en bois de quelques restaurants. Quelques maisons blotties à l’abri du Mistral et du Libeccio, puis un amphithéâtre spectaculaire de maquis d’un vert profond remontant les pentes raides et sauvages des montagnes rouges et élevées qui nous entourent.
Appareillage à la voile dans l’après midi après une petite balade à terre suivie du déjeuner et du repos qui le suit, cap sur Cargèse. Nous arrivons et trouvons facilement une place (la Corse fin Mai, quel bonheur) dans ce petit port sympathique dominé par un beau village sur les collines. En Corse comme dans beaucoup d’endroits autour de la Méditerranée les villages côtiers sont sur des hauteurs pour mieux voir venir, avoir le temps de déguerpir, et éventuellement pour se défendre, des incursions ravageuses et sanglantes des pirates barbaresques qui visitaient régulièrement ces côtes, en quête de butin et surtout d’esclaves ou de personnes riches à rançonner. Des tours génoises que l’on voit encore sur les caps et promontoires servaient aux guetteurs pour donner l’alerte. Ils venaient même sur les côtes de France. Cassis paya ainsi son tribut. Ayant compris qu’à l’époque c’était l’église qui était riche, ils ont par deux fois si ma mémoire est bonne, embarqué pour Alger toutes les bonnes sœurs qu’ils ont pu trouver. Alors s’engageait une négociation qui pouvait durer une année (il n’y avait pas Internet à l’époque !) au bout de laquelle le curé de Cassis et sa délégation venait récupérer ses bonnes sœurs au prix d’une solide rançon.
Dîner à bord et nuit calme.
Les cloches d’une des deux églises de Cargèse qui nous dominent sonnent allègrement le réveil du village et de la marina, il est huit heures par un temps toujours splendide. Levé plus tôt dans le calme du carré encore silencieux je tape discrètement sur mon clavier la suite de nos pérégrinations.
Montée raide au village après le petit déjeuner. Anne-Marie a mis le petit braquet et surmonte vaillamment la côte pour prendre pieds dans les rues et ruelles qui suivent à peu près les courbes de niveau. Intrigués par la présence d’une église orthodoxe nous apprenons que Gênes, en 1676 décida l’implantation de 730 réfugiés grecs chassés de leur pays par les Turcs. Ce village a conservé un cachet particulier avec ses deux églises se faisant face à une distance respectable quand même (bien entendu le partage d’un lieu commun de culte sacré par des chrétiens ayant certes quelques rites différents mais dont on peine à comprendre les divergences fondamentales que de nombreux conciles n’ont jamais d’ailleurs réussi à résoudre, donna lieu à des frictions croissantes, conduisant ces pauvres habitants à construire chacun leur église !).
Manifestement, même en religion, la concurrence a du bon : chaque bâtiment est soigneusement entretenu, illuminé la nuit, et leurs belles esplanades ombragées offrent une vue magnifique sur les jardins fleuris dévalant la pente, sur le petit port en bas et sur la mer.
Discussion assis sur le muret du carrefour principal avec le sénat de Cargèse, ces vieux retraités qui se retrouvent là pour discuter politique ou se raconter des blagues. Ce matin c’était des blagues.
19h. Vous ne le croirez pas mais l’équipage au complet est assis sagement dans un amphi de l’Institut d’Etudes Scientifiques de Cargèse. Cet Institut fondé par Maurice Lévy à la fin des années cinquante eut Georges Charpak, prix Nobel de Physique, comme un des plus sûrs piliers. Chaque été il plantait sa tente et sa 2CV à côté dans ce site magnifique dominant la mer, en contrebas de la route, au milieu des chênes, des oliviers et du maquis à quelques kilomètres du village. Dans ce havre de paix des rencontres et cycles de formation réunissent chaque année prés de 2000 scientifiques de haut niveau du monde entier. Charpak tombé amoureux de ce lieu privilégié était d’ailleurs devenu citoyen d’honneur de Cargèse. C’était lui qui acheta le terrain où fut construit l’Institut actuel en 1972. Auparavant les réunions se déroulaient dans des cabanes en bois où de temps à autre un ânon passait la tête. Charpak, d’origine polonaise, ingénieur de l’Ecole des Mines de Paris, était un spécialiste de physique nucléaire et de la physique des particules. Il reçut le Prix Nobel de Physique pour son invention et le développement des détecteurs de particules élémentaires. Avec une grande ouverture d’esprit il développe l’interdisciplinarité entre la Physique et la Médecine et crée à l’Institut de Cargèse une école spécifique sur ce vaste thème, contribuant notamment au développement de l’immunologie et de l’imagerie médicale.
Ce soir l’affiche lue dans le village par Michel annonçant que Mathias Fink, spécialiste de l’application des ondes à l’imagerie biomédicale, ancien directeur de l’Institut Paul Langevin, membre de l’’Académie des Sciences, excusez du peu, faisait une conférence sur la question :
« Peut-on faire revivre à une onde sa vie passée ? » ne pouvait qu’excitait notre imagination et je réussissais ainsi à y entraîner sans difficulté tout l’équipage.
Ce fut absolument passionnant pour nous tous car ce conférencier de très haut niveau sut se mettre en termes simples à la portée du grand public qui remplissait la salle avec quelques scientifiques. J’y appris qu’un débat très violent opposa le grand Boltzmann, père de la physique statistique et fervent défenseur à son époque (1844-1906) de l’existence des atomes qui démontrait que la loi de Newton qui régit le mouvement des corps ne pouvait pas être réversible si le nombre de corps interagissant devenait grand, alors que l’équation fondamentale de proportionnalité entre les forces et les accélérations reste inchangée si l’on inverse l’écoulement du temps. Son compatriote autrichien Locknitz soutenait au contraire qu’il suffisait que des démons (appelés démons de Locknitz) soient placés auprès de la centaine par exemple de boules de billards initialement lancées en s’entrechoquant et au même instant inversent exactement leur vitesse pour qu’elles parcourent exactement en sens inverse leurs trajectoires compliquées pour revenir à l’état initial. Le problème est que la loi fondamentale découverte par Newton régissant le mouvement d’un corps nous indique que la force qui le met en mouvement est proportionnelle à l’accélération que ce corps subit (le coefficient de proportionnalité étant sa masse) ; elle est donc non linéaire puisque l’accélération est la dérivée seconde de la position du corps à un instant t. Il en résulte qu’une erreur infime sur une seule des vitesses de retour des boules de billard renvoyées par un des démons de Locknitz va se propager d’une manière explosive quand le nombre de corps qui interagissent augmente rendant l’opération irréversible. Le thermodynamicien qui étayait son raisonnement par la variation d’entropie du système et son désordre croissant (notion thermodynamique fondamentale découverte par Carnot, puis Clausius puis Boltzmann qui la développa dans sa théorie de Physique statistique) ne fut pas cru à son époque et en conçut une telle révolte, convaincu lui-même de sa vérité, qu’il se suicida. Science, où peux-tu nous mener ! Résultat : aucun calculateur aussi puissant soit-il ne pourra jamais réussir l’inversion temporelle d’un grand nombre de corps en mouvement interagissant les uns avec les autres. Mais les ondes ? Nous voilà au cœur du sujet. Et bien justement le principe du retournement temporel des ondes repose sur l’invariance de l’équation de propagation d’ondes par renversement du temps (si j’ai bien compris le Laplacien de l’onde en mouvement est proportionnel à sa vitesse et non pas à son accélération, ce qui fait qu’elle est linéaire, une petite erreur ne se propage pas ; Mathias Fink très connu pour l’avoir appliqué aux ultrasons notamment, se dirige au tableau noir avec une craie pour nous l’expliquer en détail puis se ravise en se rappelant tout à coup qu’il n’a pas devant lui des étudiants en études supérieures, mais un grand public).
Ainsi le Miroir à retournement Temporel permet par exemple d’enregistrer à l’aide de microphones un champ acoustique sur la surface qui entoure le milieu de propagation puis de réémettre par des hauts parleurs l’enregistrement retourné temporellement (en verlan si vous voulez) ce qui va conduire à refocaliser le signal sur son point d’émission. Nous assistons alors médusés au film de la propagation de la belle onde circulaire initiale engendrée par une pierre lancée dans une piscine. Après les réflexions successives sur les parois de la piscine les vaguelettes prennent des figures chaotiques où on ne perçoit plus d’ordre. Les émetteurs disposés autour de la piscine toutes les demi longueurs d’ondes renvoient alors en verlan le signal enregistré ; miracle ! on voit progressivement l’ordre se reformer, puis les ondes des premières réflexions réapparaître pour finir par la belle petite onde circulaire unique initiale et son premier jet d’eau au centre résultant de l’impact de la pierre à son endroit initial précis.
Il nous décrit alors quelques unes des nombreuses applications (en contrôle non destructif, médecine, télécommunications, domotique, militaire…). Ainsi par exemple cela va permettre de briser avec une très grande précision, sans dommage collatéraux comme c’est le cas actuellement, les calculs rénaux (il suffit de retourner temporellement l’onde réfléchie par le calcul en amplifiant son énergie avant de la réémettre), cela permet déjà de réaliser les grands écrans plats de nos téléviseurs pour lesquels l’utilisation des LCD arrive à leur limite, cela permet déjà des communications inviolables avec des sous marins ou des drones sousmarins…
Anne-Marie qui a fait beaucoup d’exploration fonctionnelle du cerveau à l’aide d’ultrasons émis par des quartz est tout aussi passionnée que moi par ce conférencier lui-même spécialiste du retournement temporel des ultrasons.
Il nous faut le très bon poisson accompagné de vin corse et des chants corses de l’orchestre dans le restaurant au bord du port où nous dînons ensuite pour calmer notre imagination débridée. Pourrions-nous imaginer, à l’aide de la dualité ondes/corpuscule développée particulièrement par Louis de Broglie qui reçut en 1929 le prix Nobel de Physique (tous les objets physiques peuvent présenter des propriétés d’ondes ou de corpuscules, le plus connu étant l’exemple de la lumière et de la dualité onde/photon) remonter la vie d’un homme qui n’est après tout qu’un amas de corpuscules pour le physicien ?
Mercredi 27 Mai 14h l’ancre plonge dans la petite tache vert émeraude sur un fond de sable sous la protection de la côte Est de l’île principale des Sanguinaires. La pointe du Tabernacle protège, certes d’une manière précaire, un plan d’eau calme par ce grand beau temps. Nous sommes seuls dans ce mouillage sauvage et magnifique. Le petit vent de SW avait été suffisant pour remonter au près depuis Cargèse et embouquer, en tirant deux bords, la passe de la Parata qui permet de franchir les récifs des Sanguinaires et d’entrer dans le golfe d’Aiacciu (Ajaccio pour les pinzuti).
Après le déjeuner, repos, lectures et scrabbles permettent d’attendre la lumière dorée du couchant pour mettre le zodiac à l’eau et rejoindre tout près un petit débarcadère en pierres.
Pendant que nous gravissons le beau chemin dallé de pierre ocre et rouge, bordé de myrtes et autres plantes du maquis, qui mène en serpentant au phare je pense à Alphonse Daudet qui y passa plusieurs semaines. Je n’ose pas vous faire une description du lieu à sa place ; il l’a si bien écrit dans une des merveilleuses lettres de Mon Moulin :
« Figurez-vous une île rougeâtre et d’aspect farouche ; le phare à une pointe, à l’autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un aigle. En bas , au bord de l’eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes ; puis des ravins, des maquis, de grandes roches, quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la crinière au vent ; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon d’oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plateforme en maçonnerie blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le jour… ».
Aujourd’hui les gardiens sont partis, et avec eux les chevaux et les chèvres mais le lazaret où jadis on enfermait derrière de hauts murs les pestiférés déposés là par les voiliers en quarantaine dresse toujours ses murs en ruine ; le phare est fraîchement reblanchi et parfaitement entretenu, et son optique non encore allumée (nous sommes encore avant le soleil couchant) mais tournant projette toujours des éclats de soleil sur son optique rutilante. Et le tourbillon des oiseaux de mer est bien là qui nous enveloppe alors que nous contemplons depuis la terrasse des gardiens, tout là-haut, en silence, le spectacle de la mer et du couchant.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
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Equipage de Balthazar : Jean-Pierre et Anne-Marie (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Michel Glavany, Philippe (Van Oost), Claude Laurendeau.